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LES FAMILLES VOS et MILIBAND - UNE HISTOIRE DE PAIX ET DE GUERRE

Récit de la fille de Renée Miliband qui raconte sa vie de réfugiée juive auprès de la famille VOS qui a hébergé 17 juifs pendant la guerre 40-45 - Honneur à cette famille Montagnarde

En complément :

  1. Retrouvez le lien d'un article du journal anglais the Telegraph relatant l'histoire à Montignies de Ed Milband et de sa famile 

Veuillez-trouver, un film Youtube relatant le souvenir de Henri Slupowsky, neveu de Renée Miliband (qui a lui même été hébergé à Montignies grâce l'aide de la famille Vos), lors d'une récente visite à Montignies-Lez-lens

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Récit

Ma mère. Renée Miliband. a rencontré Louisa Vos vers 1934 dans la petite ville de Soignies ou toutes les semaines, maman allait au marche pour y vendre des chapeaux de darnes. Louisa Vos s'y rendait aussi pour y vendre du beurre et des œufs en provenance de sa ferme située à Montignies-lez-Lens dans la province du Hainaut. Maman revenait de Soignies avec du bon beurre de ferme et des œufs frais.

Apres quelques semaines, elles commencèrent à parler de leurs familles et de leur vie bien différente l'une de l'autre. Maman dit à Louisa qu'elle avait un fils et une petite fille; pour sa part, Louisa raconta qu'elle avait deux filles et deux fils: sa fille aînée, Renée, avait à peu près mon âge. Louisa était contente de savoir combien j'aimais le bon beurre et les œufs. Maman lui a dit que je n'avais pas grand appétit mais que j'aimais beaucoup les produits de la ferme. Louisa a suggéré' que mes parents, mon frère et moi, devrions aller à Montignies pour faire la connaissance de la famille Vos et pour déjeuner avec eux un dimanche prochain.

Nous sommes donc partis en famille un beau matin de dimanche et c'est en fait cette visite qui a décidé de notre sort. Nous avons pris le train à la Gare du Midi à Bruxelles et sommes descendus à Masnuy St. Pierre où le mari de Louisa, Maurice Vos, nous attendait à la gare. Une vache, Boulotte, était attelée à un chariot - les Vos n'ayant pas de chevaux, les vaches faisaient le travail dans les champs; Boulotte était bien docile et après environ 40 minutes a être un peu cahotés sur une ancienne route de pavés, nous avons tourné à gauche pour enfin apercevoir Briguolet, la ferme de la famille Vos.

Les portes de la ferme étaient ouvertes et la famille était assemblée sur la cour. Louisa était là avec ses quatre enfants. Les parents de Maurice Vos nous attendaient aussi. Nous nous sommes présentes et nous avons été embrassés quatre fois par chacun. Les parents de Maurice Vos, Victor et Rosalie étaient appelés Parrain et Marraine. Ils habitaient à la ferme et avaient leur petit appartement au rez-de-chausse. Les enfants m'ont emmenée au 'châssis' - une sorte de grange avec un toit mais sans porte - ou il y avait des balançoires. Mon frère était avec nous mais il n'était pas aussi enchante que moi. Il était un garçon très sérieux qui aurait peut-être préféré rester à Bruxelles entouré de ses livres et de ses cahiers. Apres la balançoire, ils nous ont emmenés voir les cochons, les lapins et les vaches. Gustave Vos, l'aîné des enfants m'a demandé si je voudrais qu'il m'apprenne à rouler en vélo; j'étais naturellement d'accord.

cottage 1730593cLouisa nous a dit de rentrer à la ferme pour dîner. Les deux familles se sont assises à la grande table où un diner somptueux nous attendait. Nous sommes restés à table pendant quelques heures à manger et à prier. J'étais contente d'être là et je me sentais comme chez moi à la ferme et avec la famille Vos.  Quand il a fallu prendre le chemin de retour, Boulotte a de nouveau été attelée et nous sommes partis pour Masnuy St. Pierre. Après cette visite, je pensais souvent à mes amis de Montignies et j'attendais avec impatience mon retour à la ferme. La famille Vos est venue chez nous à Bruxelles et nous sommes devenus bons amis. Pendant les vacances, j'allais avec plaisir passer quelque temps à la ferme. J'ai fait la connaissance de plusieurs personnes du village et j'ai vite appris le patois, ce qui a bien amusé les habitants de la ferme et du village. J'étais heureuse parmi mes amis wallons et mes parents étaient contents de savoir que j'avais bon appétit. Gustave m'a appris à rouler en vélo et nous partions avec Renée pour aller rendre visite à la sœur de Monsieur Maurice à Erbaut et aussi à la mère de Mme Louisa à Louvignies.

Mes amis m'ont appris à traire les vaches, à donner à manger aux veaux, aux poules et aux lapins. J'allais aussi aux champs pour essayer d'aider. Le père de M. Maurice était un jardinier de grande renommée et je me souviens qu'il allait tous les ans aux Floralies Gantoises où il était membre d'un jury. Il était aussi un apiculteur et j'aimais voir comment il opérait pour prendre le miel; il me donnait des délicieux morceaux de cire pleins de miel.

Je passais donc le plus de temps possible à Briguolet et ces bonnes journées de vacances continuèrent jusqu'en mai 1940.

La Belgique était restée neutre jusqu'au 10 mai 1940,  lorsque les Allemands ont violé cette neutralité et ont commencé leur invasion des Pays-Bas et de la Belgique. Mes parents, mon frère et moi avons essayé de quitter Bruxelles pour aller en train rejoindre notre famille à Paris mais les trains avaient cessé de rouler et mon père a finalement refusé de quitter Bruxelles car il me trouvait trop jeune pour joindre les centaines de exilés sur les routes de Belgique et de France. Le 16 mai 1940, mon frère âgé de 15 ans a déclare qu'il ne voulait pas rester en Belgique et qu'il allait essayer d'aller seul à Paris. Apres de longues discussions, mes parents ont décidé qu'il ne devait pas partir seul et que notre père l'accompagnera. Ils avaient décidé de marcher vers la frontière franco-belge car les ponts avaient été bombardés et les trains ne roulaient plus. Nous les rejoindrons à Paris lorsque la situation 'se tassera' ! Ils sont partis à 5 heures de l'après-midi le 16 mai. Quelques années plus tard, nous avons finalement appris que, au lieu de se diriger vers la frontière franco-belge, étant convaincu que la France ne sera pas à même de refouler les troupes allemandes, il a réussi à persuader mon frère qu'ils devaient plutôt se diriger vers Ostende pour essayer de s'embarquer sur un bateau partant pour l'Angleterre. Ils eurent la chance de pouvoir monter en bateau - le dernier bateau quittant la Belgique et ils devinrent alors des réfugiés belges. Les Allemands arrivèrent à Bruxelles dans la matinée du 17 mai et c'est ce jour-la que j'ai vu pour la première fois la croix gammée flottant sur l'Hôtel de Ville de St. Gilles.

Lorsqu'elle apprit que ma mère et moi étions seules à Bruxelles, Louisa est venue nous voir — en vélo si je me souviens bien. Elle voulait que nous quittions Bruxelles pour Montignies et que nous restions à la ferme jusqu'à la fin de la guerre. Maman lui a dit qu'il fallait que nous restions à Bruxelles puisqu'elle devait continuer à travailler et il fallait que je retourne à l'école. Louisa lui a fait promettre que nous viendrons à Montignies aussi souvent que possible; nous pourrons ainsi revenir en ville avec du beurre, des œufs et des légumes.

Pendant environ les deux premières années d'occupation, nous y allions aussi souvent que possible et je pouvais passer mes vacances à la ferme. Tous nos amis étaient accueillants et nous nous sentions bien a la campagne entourées d'amis. Ce genre de vie a continué jusqu'en été 1942 lorsque nous avons été obligées de porter une étoile jaune sur nos vêtements et devions aussi observer - comme tous les Juifs - le couvre-feu; la vie des Juifs devenait de plus en plus difficile et dangereuse .

En mi-août 1942, maman fut convoquée à la Gestapo située a l'Avenue Louise dans le centre de Bruxelles -c'était le quartier-général de la Gestapo en Belgique. On n'a jamais su comment les Allemands ont réussi à découvrir que mon père et mon frère étaient en Angleterre et non en Suisse comme nous le prétendions. Après avoir découvert par hasard qu'ils étaient a Londres, nous avons réussi à correspondre avec eux par l'intermédiaire de la Croix-Rouge (25 mots par document spécial toutes les quelques semaines). Maman avait aussi réussi à obtenir une adresse à la Chaud des Fonds en Suisse neutre et aussi une adresse au Portugal, également neutre et un contact au Brésil. La Gestapo a intercepté une lettre que mon frère nous avait écrite, J'avais supplié ma mère de ne pas répondre à la convocation de la Gestapo et de plutôt partir pour Montignies.

Elle a décidé qu'il valait mieux aller à la Gestapo -je n'ai jamais su pourquoi elle avait décidé d'y aller.

Deux officiers l'ont interrogée; elle m'a dit qu'ils étaient très corrects et très polis. Ils devaient savoir qu'elle était juive puisqu'elle devait porter son étoile jaune. Ils lui ont demandé s'il elle parlait et comprenait l'allemand; elle leur a dit qu'elle n'avait jamais appris cette langue - ce qui n'était pas vrai - et ils l’ont crue. Elle leur a dit qu'il y avait longtemps qu'elle était séparée de son mari et il avait emmené son fils en Suisse où elle savait qu'ils se trouvaient toujours. Les deux allemands ont discuté entre eux quoi faire et se sont dit que puisqu'il y avait une fille a la maison, ils pourront surveiller nos mouvements et nous ramasser toutes les deux plus tard. Miraculeusement, ils lui ont donné un permis lui permettant de quitter la Gestapo et lorsqu'elle a montré ce permis à la sentinelle gardant la sortie de l'immeuble, il lui a dit qu'elle avait de la chance de pouvoir partir.

Je l'attendais à la maison et j'étais certaine qu'on ne lui permettrait pas de quitter la Gestapo et que je serai seule à Bruxelles. Pendant qu'elle était à l'Avenue Louise, on a glissé sous notre porte notre convocation nous ordonnant de nous rendre dans un camp à Matines où les juifs étaient incarcérés jusqu'au moment du départ pour l'Europe de l'Est et les camps de concentration.

Quand Maman est enfin revenue à la maison, je lui ai montré les convocations et elle a décidé qu'il était temps de quitter notre appartement et de partir pour Montignies. Nous avons emballé quelques vêtements; j'ai pris deux ou trois livres d'école et nous étions prêtes à quitter Bruxelles. Nous avons donné les clés de notre appartement à notre voisine, Madame Grognet en qui nous avions confiance. Elle faisait partie d'un groupe de résistance et nous avait dit qu'elle ferait de son mieux pour nous aider et surtout pour garder notre secret. Elle a surveillé nos biens jusqu'au moment où des collaborateurs reçurent la permission d'occuper notre appartement.

Lorsque nous avons quitté le 95, rue de la Victoire à Saint-Gilles; nous avons dit au revoir à quelques voisins en leur disant que nous allions à la Gare du Nord pour prendre un train pour Malines. Maman a décidé qu'il fallait que nous allions à la Gare du Nord; elle soupçonnait que nous serons peut-être suivies- elle avait quitté la Gestapo quelques heures auparavant et c'était donc tout à fait possible qu'elle soit sous surveillance. Lorsque nous sommes arrivées à la Gare du Nord, nous avons traversé quelques rues et avons ensuite pris un tram en direction de la Gare du Midi d'où partaient les trains pour le sud du pays. Maman a démontré son intelligence et son excellente stratégie; c'était toujours par son courage et son sang-froid, qu'elle parvenait à me rassurer et à me persuader que nous réussirions à voir la fin de la guerre et le retour de mon père et de mon frère.

Nous avons pris le train pour Masnuy St. Pierre. Nous portions naturellement notre étoile jaune sur notre veste d'été. Comme beaucoup de Juifs sous l'occupation, nous portions notre sac à mains sur le côté gauche de notre veste pour essayer de cacher notre étoile jaune. Beaucoup de Juifs la cachaient soit avec un livre ou un journal.

Il faisait beau cette après-midi d'août et maman me dit qu'aussitôt que le train aura quitte la partie flamande du pays, elle ira à la toilette pour enlever sa veste et se débarrasser ainsi de cette étoile jaune; quand elle reprendra son siège, je devrai faire de même. Tout se passa bien et nous étions assises portant notre robe d'été et aucun voyageur n'avait remarqué notre manœuvre.

Nous sommes descendues à Masauy St. Pierre où nous attendait Monsieur Maurice avec son chariot et Boulotte.  Nous étions tous les trois biens émus de nous retrouver.  Nous sommes arrives a Briguolet ou la famille Vos nous attendait et notre accueil fut des plus chaleureux. Nous étions tous fort émus. Maurice et Louisa nous ont dit que nous étions en sécurité et que nous resterons avec eux jusqu'à la fin de la guerre. Un peu plus tard, un jeune homme faisant partie de la résistance est venu nous donner nos fausses cartes d'identité et nos cartes de ravitaillement. Maman est devenue Madame Renée Banquet et ma carte identité était sous le nom d'Anne-Marie Debienne.

Notre histoire était que mon père - le premier époux de Renée Debienne était mort et qu'elle avait épousé son deuxième mari nommé Banquet; c'était donc pourquoi nos noms étaient différents. Nous demeurions à La Louvière et pendant qu'on faisait des travaux dans notre maison, nous habitions chez nos amis, Maurice et Louisa Vos. Naturellement, nos nouvelles cartes d'identité n'étaient pas tamponnées avec le mot Juif.

Il y avait une école primaire au village et Andrée Oreins, Institutrice, a bien voulu me donner des leçons privées deux ou trois après-midi par semaine; j'allais donc chez elle à la petite ferme ou elle habitait avec sa mère, Damyre. Nous passions ainsi deux heures ensemble et sommes devenues amies. Apres quelques semaines, Maman a décide que je devrais apprendre le latin. Vers qui se tourner ? Monsieur le Curé naturellement. Nous allions à la messe tous les dimanches car M. le Curé avait dit à Maman que ce serait une bonne idée si nous allions à la messe le dimanche; les habitants de notre petit village savaient pourquoi nous étions à Montignies, mais il trouvait que ce serait quand même une bonne idée qu'ils nous voient à la messe. C'est pourquoi le dimanche matin Maman et moi mettaient une belle robe pour aller à l'église avec Louisa et sa famille; ni Maurice Vos ni son père y allaient II y avait aussi un couvent au village et Sœur Jeanne s'occupait du jardin d'enfants.

La Mère Supérieure a invité ma mère et moi au couvent pour que nous fassions connaissance. C'était la première fois que nous mettions les pieds dans un couvent. Il y avait une fraîche odeur de cire et les vieux meubles brillaient. La pièce où nous nous trouvions me semblait luxueuse; il y avait un grand crucifix sur un mur et des cadres représentant la Sainte Vierge et d'autres saints; il y avait naturellement un portrait du pape. Pie XII. La Mère Supérieure a dit a maman que Sœur Jeanne voudrait beaucoup que je l'aide à préparer des leçons pour ses jeunes élèves; nous étions naturellement d'accord; j'étais enchantée car cela me donnerait l'occasion d'aller au couvent et d'aider Sœur Jeanne. Si, par malheur, les Allemands devaient y venir pendant que j'y étais. Mère Supérieure m'a montré où elle pendra un habit de novice que je devrais alors enfiler. Les Allemands ne nous ont jamais rendu visite.

Quant à mes leçons de Latin, Monsieur le Curé nous a dit, en confidence, qu'un de ses neveux, prêtre aussi, se cachait au presbytère après avoir ignore la convocation qu'il avait reçue des Allemands. Il avait été professeur de latin dans un collège belge; et c'est ainsi que je me rendais deux fois par semaine au presbytère où le jeune prêtre me donnait des leçons de latin. M. le Cure nous avait installés dans la salle a manger et nous étions assis au deux bouts de la grande table. M. le Curé était assis au milieu d'un coin de la table et il faisait parfois un petit somme. Mon professeur devait faire glisser le long de la table le livre de latin et quand j'avais lu les exercices, je devais lui renvoyer le livre et mon cahier. Pendant une de mes leçons, mon professeur a suggéré que ce serait beaucoup plus facile de partager notre livre si nous étions assis à cote l'un de l'autre. Quand M. le Curé s'est réveillé et qu'il a vu que nous avions changé de place, il a décidé de ne rien dire.

Montignies-lez-Lens était situé à quelques kilomètres d'un aérodrome militaire allemand. Notre groupe de résistants avait augmenté et Gustave Vos et deux ou trois jeunes gens que nous connaissions faisaient partie de la résistance. Ils partaient pour dynamiter les rails de chemin de fer. Masnuy St. Pierre - notre gare la plus proche - était sur le réseau qui allait de France vers l'Europe de l'Est. Je les aidais en préparant la dynamite dont ils avaient besoin et j'ai donc passé de nombreuses heures avec ces gars courageux en préparant la dynamite.

Un neveu du père de M. Maurice, José, avait reçu sa convocation pour se présenter dans un endroit de rassemblement pour aller travailler en Allemagne. Comme beaucoup d'autres jeunes, il a décidé d'ignorer cet ordre et Maurice et Louisa Vos ont accepté qu'il vienne les rejoindre à la ferme. Ce qui fait que les habitants de Briguolet comprenaient Maurice et Louisa Vos et leur quatre enfants, Parrain et Marraine, Maman, un de mes oncles et moi, José et Marcel, un autre jeune qui avait aussi décidé de ne pas aller travailler pour les allemands. Nous étions à quatorze autour de la table. Il n'y avait pas embarras de richesse mais il y avait assez à manger. 

Au petit déjeuner, il y avait une grande tartine avec un peu de beurre, parfois de la confiture et une tasse de café au lait. A midi, nous avions de la soupe, assez de pommes de terre, des légumes du jardin et un petit morceau de lard ou de porc et parfois un morceau de poulet ou de lapin; pour le goûter nous avions une grande tartine avec du beurre et de la confiture; au souper, s'il y avait des pommes de terre qui restaient de midi, on les écrasait sur le pain et c'était délicieux. Rien n'était gaspillé.

Il faut que je mentionne le fils aîné de M. et Mme Vos: Gustave. Le chef de notre groupe de résistants a décidé que les gars devaient obtenir des cartes de ravitaillement de l’hôtel de Ville de Lens. Gustave et un autre jeune homme ont mis un foulard sur leur visage et seuls leurs yeux étaient visibles; ils ont glissé leur revolver dans leurs chaussettes et sont partis en vélo pour Lens. Là, Gustave a sorti son revolver et a ordonné à la jeune fille qui était assise dans son bureau de lui donner autant de cartes de ravitaillement que possible; elle s'appelait Fernande et Gustave en est immédiatement tombe amoureux! Le lendemain, il est retourné a l'Hôtel de Ville - sans son camouflage et sans son revolver - et a dit à Fernande qu'il l'aimait! Ils se sont mariés peu après la fin de la guerre et ont vécu ensemble avec leur fils, Alain, pendant de nombreuses années, jusqu'au décès de Gustave.

Vers la fin de 1942, nous avons appris que plusieurs membres de notre grande famille a Bruxelles turent déportes. On nous a fait savoir que la sœur de maman avait été prise par les Allemands avec aussi son fils de
13 ans, Paul Milman. Mon oncle, Jacques Milman, était au travail et quand il est rentré chez lui, ses voisins lui ont dit que les Allemands avaient emmené Tante Mania et Paul. Il se trouvait seul, des plus inquiets et des
plus malheureux; il était chez un de ses voisins mais devait partir de la au plus vite possible, En apprenant cette triste nouvelle, Maurice et Louisa Vos ont décidé qu'il devra nous joindre à la ferme et Louisa, dévouée
comme toujours, est partie à Bruxelles et l'a ramené a Briguolet. Il était né en Russie et quand il parlait le français il avait un fort accent étranger - russe. La résistance lui a aussi fourni une fausse carte d'identité mais
on lui a dit que si les Allemands venaient à la ferme, on dirait qu'il était sourd-muet pour ne pas trahir son accent.  Il était très malheureux et des plus inquiets au sujet de sa femme et de son fils - ils ont été tués a
Auschwitz - et passait la plupart de son temps à fumer avec son oreille à la radio où il écoutait la BBC.

Chaque soir, nous écoutions tous le programme français de la BBC et il y avait toujours quelqu'un qui écoutait à la porte au cas que les Allemands arrivent. Il faut mentionner ici que par miracle, Montignies n'a jamais eu des soldats allemands cantonnes dans le village. 

Quand il pleuvait les routes devenaient boueuses et leurs motocyclettes, camions et voitures s'embourbaient Ils étaient cantonnés à Lens et ne venaient pas régulièrement au village. Pendant l'automne de 1942, une des sœurs de mon père nous a fait savoir que la vie quotidienne des Juifs de Bruxelles devenait de plus en plus précaire et qu'il vaudrait mieux qu'elle quitte son appartement avec son mari et son fils. Une fois de plus, Maurice et Louisa Vos ont décidé d'essayer de trouver un logis et avec l'appui de ma mère, un logement fut trouvé dans le village: Louisa est repartie pour Bruxelles et a ramené ma tante, mon oncle et mon petit cousin; ils sont restés au village jusqu'à la libération et ont partagé la petite maison avec cette famille.

Oncle Vlad Slupowski est devenu Monsieur Arthur, était électricien et a réussi à travailler avec l'électricien du village; il était a même de pouvoir ainsi payer quelque chose au propriétaire de la petite maison. Il est devenu assez populaire dans le village car il était jovial et toujours prêt à aider. Ma tante s'appelait aussi Mme Renée et leur fils âgé de 4 ans était Henri George, connu sous le nom de Rigeo. Il allait tous les jours au couvent et était dans la classe de Sœur Jeanne.

Tous trois ont survécu l'occupation. Le frère cadet de mon père fut déporté avec son fils, âgé de 6 ans; ma tante n'était pas chez elle lorsque la rafle fut effectuée et elle s'est trouvée seule - son mari et son fils ont été tues à Auschwitz, Lorsque nous avons appris cette terrible nouvelle, ma mère a été voir M. le Curé pour lui raconter ce qui s'était passé'. Il a décidé qu'elle pourra trouver refuge au presbytère et qu'il dira qu'il avait besoin d'une autre femme de ménage pour aider avec le nettoyage et les repas. 

Maman lui a dit qu'elle parlait le français avec un accent étranger fort prononce; il a décidé alors de dire qu'elle venait des Flandres et qu'elle ne parlait que peu de français. M. Maurice était d'accord pour que Louisa aille la chercher a Bruxelles et la ramène à Montignies. M. le Curé l'appelait Maria et ma tante lui devint fort dévouée. Elle était naturellement des plus malheureuses car elle était terriblement inquiète au sujet de son fils et de son mari.

Nous avons appris peu après qu'un autre frère de mon père avait été pris pendant une rafle et avait été déporté- lui aussi a été tué à Auschwitz. Son épouse, Sara, et ses deux fils, Fernand - 7 ans - et Maurice - 2 ans -n'avaient pas été pris et n'avaient pas où aller. La mère de Louisa habitait à Louvignies, un village voisin, et elle a été d'accord d'héberger ma tante et le petit Maurice; il fut décidé que Fernand habiterait dans une ferme très près de Briguolet et les fermiers ont accueilli le petit garçon très chaleureusement et lui aussi est allé au couvent dans la classe de soeur Jeanne. Femand était un beau et gentil garçon et Hortense, la fermière, l'aimait beaucoup. Il apprit assez rapidement à parler le wallon. La mère de Louisa habitait seule et avait une petite ferme avec un potager et un verger et Sara l'aidait a faire le ménage et le nettoyage. Peu après, nous avons appris que deux soeurs de mon père avaient été prises par les allemands pendant la nuit.

Le fils d'une de mes tantes dormait chez ses parents et lui aussi a été emmené. Mes deux tantes et leur famille partageaient une grande maison à Bruxelles et mon cousin, Maurice Celnik, y habitait aussi avec ses parents. La nuit de cette rafle, en entendant du bruit il s'est réveillé et voyant ce qui se passait chez lui a réussi a se cacher dans la maison et a pu ainsi échapper. Mes tantes, leur mari et mon cousin Jacky furent déportés et ils ont tous péri dans le camp de concentration. Mon cousin, Maurice, qui réussit à s'échapper, est aussi arrive a Montignies et a rejoint Femand dans la ferme de Mes et Hortense. Il était costaud et a pu aider les fermiers aux champs et à la ferme; lui aussi a joint le mouvement de résistance du village.

Nous avons alors appris que des amis de mon oncle qui habitait avec nous à Briguolet avaient été caché dans une mansarde qu'ils devaient quitter au plus vite possible.  La famille consistait du père, de la mère et de leurs deux filles, Maria et Rosa. Le père était un tailleur bien renommé à Bruxelles et il avait les moyens de pouvoir payer la famille voulant bien les héberger. Une fois encore, Maurice et Louisa Vos et ma mère sont parvenus à leur trouver un logis. Les deux filles venaient de temps en temps à la ferme; elles étaient plus âgées que moi et nous ne sommes jamais devenues amies. Je préférais la compagnie de Renée, Gustave, Marie-Louise et le petit Maurice.

Apres la libération de Montignies, cette famille est rentrée à Bruxelles et ils ne sont restés en contact ni avec nous, ni avec nos amis de Montignies et je ne les ai jamais revus. Incroyablement, Louisa et Maurice Vos et ma mère ont réussi à trouver où héberger dix-sept Juifs qui ont survécu l'occupation.

Vers la fin de l'automne 1942,  j'avais de moins en moins d'énergie et je n'avais pas d'appétit. Je ne voulais pas dire à ma mère que je ne me sentais pas bien car je savais qu'elle avait assez de problèmes sans devoir aussi s'inquiéter a mon sujet. Elle s'est rendu compte que j'étais fiévreuse et il a été décidé que je devais voir un médecin. Le Docteur Cuvelier de Lens est venu me voir;  je l'avais vu dans le village; il était sympathique et faisait ses visites en vélo. Il savait pourquoi nous habitions avec la famille Vos. Il nous a dit que j'avais une pleurésie et que je devais rester au lit pendant six semaines. Il a prescrit une série de 36 piqûres. Marcelle Cowez habitait à la ferme voisine de Briguolet; elle y habitait avec sa mère et je les connaissais depuis longtemps. Elles étaient toutes deux bien sympathiques et Marcelle était d'accord de venir tous les jours me faire mes piqûres; elle restait un moment avec moi pour me remonter le moral.  Le Dr. Cuvelier a dit qu'il fallait que je dorme dans une chambre chauffée; la pièce où je donnais avec ma mère n'avait pas de chauffage et était plutôt humide. Maurice et Louisa ont immédiatement décidé que le grand lit que je partageais avec ma mère sera mis dans leur chambre à coucher car il y avait le moyen de chauffer la pièce.

Il y avait cependant un grand problème: comment obtenir des rations supplémentaires de charbon; le médecin devait remplir une fiche et M. Cuvelier a décidé qu'il ne fallait pas mettre mon faux nom sur la fiche. Maurice et Louisa ont. une fois de plus, sauvé  la situation. Pourquoi ne pas y mettre le nom de Marie-Louise, leur fille cadette. M. Cuvelier fut immédiatement d'accord et remplit la fiche et la signât.

De temps en temps des amis du village venaient me voir; M. le Curé et Soeur Jeanne sont aussi venus. Louisa surveillait mon régime; elle me donnait la crème du lait et du lard.

J'avais aussi des livres de la bibliothèque du château. Nous ignorions alors que le comte et la comtesse qui habitaient au château y cachaient des aviateurs canadiens. M. le Curé me prêtait des livres et j'ai beaucoup appris au sujet de la vie des saints et leurs supplices; j'ai lu et relu l'Ancien et le Nouveau Testament; j'ai lu les livres décrivant le 'Péril Jaune' et le 'Péril Rouge'! Tout faisait farine au moulin.

Ces six semaines que j'ai passées au lit étaient très dures pour ma mère; en plus de tout ce qu'elle devait faire, je l'appelais des dizaines de fois; elle était aussi fort inquiète a mon sujet; malheureusement, je ne me rendais pas compte combien elle était fatiguée et Louisa m'a fait promettre de ne pas épuiser Maman. Les semaines passèrent et je me suis remise et j'ai repris mes leçons avec Andrée Oreins; j'étais contente de pouvoir recommencer a traire les vaches et à aller aux champs.

Les semaines passèrent Le 4 février 1944, un avion américain revenait d'une mission - bombardement sur la ville de Francfort.. L'avion était séparé de sa formation car il avait été atteint par le feu de l’aérodrome allemand. Nous pouvions voir comme des petits nuages blancs entourant l'avion Nous étions dans le jardin a l'arrière de la ferme et de la, nous pouvions voir ce qui se passait. Après quelques minutes, nous avons vu des parachutes quittant le bombardier; les allemands tiraient toujours et nous étions fort inquiets. Nous avons vu qu'un des parachutes avait atterri dans le champs derrière le jardin. José, Gustave et Roger décidèrent d'aller voir si le parachutiste était en vie. Je voulais les accompagner mais ma mère a réussi à me retenir. Après quelques minutes, nos jeunes gens sont revenus portant un parachute. Deux autres résistants armés ouvrirent la porte de la ferme en soutenant un homme en uniforme; ce dernier semblait ne pas se rendre compte de ce qui lui arrivait. Quand je l'ai vu, je me suis rendue compte que l'homme en uniforme était un aviateur américain et je dois avouer que je me suis jetée dans ses bras pour l'embrasser. J'étais la seule à parler et à comprendre un peu d'anglais et j'ai réussi à lui faire comprendre qu'il était avec des amis qui allaient s'occuper de lui. Il ne savait pas dans quel pays il avait atterri.

M. Maurice était alité ce jour-là et quand son fils Gustave est monté lui dire ce qui se passait en bas, Maurice - avec son sang-froid habituel - a dit qu'il n'y avait qu'une chose à faire; il fallait que l'américain reste à la ferme. On lui a enlevé son uniforme et ses bottes; les garçons sont partis pour les cacher avec aussi le parachute. Louisa a trouvé des vêtements pour lui.

Notre aviateur s'appelait Monroe Cordon et il m'a dit qu'il était à Londres le matin même du bombardement sur Francfort. Je lui ai dit que mon père et mon frère étaient à Londres et il m'a dit que lorsqu'il retournera en Angleterre, il leur écrira; je lui ai donné leur adresse qu'il a appris par cœur car c'était trop dangereux d'avoir cette adresse sur lui au cas qu'il soit pris par les Allemands. Il voulait savoir ce que nous faisions à la ferme et je lui ai dit pourquoi nous étions la. Il m'a dit que lui aussi était juif, qu'il habitait New York, qu'il avait 27 ans et que les avions revenaient d'avoir bombardé Francfort. Il m'a dit qu'une de ses jambes lui faisait mal et qu'il avait aussi assez mal à la poitrine. Nous avons appris plus tard que son avion s'était écrase près de la frontière française.

Maurice Vos nous a dit que si les Allemands devaient venir fouiller la ferme il ne fallait à tout prix qu'ils nous trouvent. Il avait décidé que maman et moi devrons passer la nuit dans une ferme voisine, chez Divine. Nous la connaissions bien et la trouvions très aimable. J'ai dit à ma mère et à Maurice que je ne pouvais pas laisser l’Américain puisqu'il ne comprenait pas le français et qu'il fallait absolument que je reste à Briguolet. Malgré toutes mes explications il a fallu que je parte. M. Maurice nous a dit qu'il s'était juré de nous voir survivre la guerre et de nous voir réunies avec mon père et mon frère.

Au cours de l'après-midi, quelques résistants sont venus à la ferme pour dire que les Allemands étaient arrivés au village pour voir si des Américains y étaient cachés. Ils ont décidé de cacher notre parachutiste dans la grange. Avant qu'on ne puisse me retenir, je suis partie avec lui vers la grange toujours sous l'excuse de pouvoir lui expliquer ce que l'on disait. Il était très fatigué et sa jambe et sa poitrine lui faisaient mal et il était aussi fort inquiet d'être découvert en vêtements civils. A la grange, nous sommes montés sur l'échelle et je l'ai couvert de foin avant de me cacher près de lui. Après un moment, la porte de la grange s'ouvrit et quelques allemands armés sont entres et ont commence à remuer les gerbes de foin qui se trouvaient éparpillées au rez de chaussée de la grange. Nous nous cachions sans presque oser respirer. Heureusement ils décidèrent de partir après quelques minutes en disant qu'il n'y avait personne a la grange.

Je connaissais assez d'allemand pour comprendre ce qu'ils disaient; ils sont partis, laissant la porte entrouverte. C'est par miracle qu'ils ne nous ont pas trouvés. Le parachutiste m'a dit alors qu'il n'avait jamais eu l'occasion de voir un 'vrai' soldat allemand et il voulait absolument descendre pour essayer de voir les allemands! C'était de la folie pure et simple. Il a vu les soldats allemands grimper sur leur camion et quitter la ferme. Nous sommes rentrés à la ferme, saine et sauve - pour le moment.

Le soir, Maman et moi sommes allées chez Divine qui avait préparé notre chambre et était des plus accueillante malgré le danger. Avant d'aller au lit j'ai dit a ma mère qu'il fallait absolument que j'aille a Briguolet pour m'assurer que notre américain n'était pas trop inquiet, qu'il était un peu rassuré et un peu plus confortable. Avant que Maman ne puisse me retenir, j'ai enfilé une paire de sabots et j'ai mis un grand châle noir sur ma tête et mes épaules et ignorant le couvre-feu, j'ai couru vers la ferme en évitant le chemin et en allant par les champs, marchant le long des sentiers et tombant dans la boue plus d'une fois. Maman me suivait, furieuse mais incapable de m'attraper et de me retenir.

Lorsque nous sommes arrivées a Briguolet, les enfants étaient au lit et nos amis et le parachutiste citaient fort amuses de voir dans quel état j'étais, crottée et couverte de boue. Tout allait bien à la ferme et ma mère m'a fait rebrousser chemin pour aller passer la nuit chez Divine. Le lendemain, quelques membres de la résistance sont venus avec un passeport pour Monroe. Il ne parvenait pas à prononcer son faux nom avec un accent français convaincant et j'ai passé un bon moment à essayer de le lui faire dire.  Eventuellement on lui a dit que si, par malheur, il était questionné, Maurice et Louisa Vos déclareraient qu'il était sourd muet - ou l'idiot du village. Les jeunes gens de la résistance ont dit que des qu'il pourra voyager, un d'eux viendra avec une charrette attelée d'un cheval pour remmener vers la frontière française ou des maquisards français se chargeraient de lui trouver un refuge et aussitôt que possible, l'emmener au Portugal d'ou il pourrait regagner l'Angleterre. J'étais très triste quand il est parti après m'avoir promis de se mettre en rapport avec mon père et mon frère dès qu'il arriverait à Londres.

C'était pour moi la fin d'une aventure incroyable mais en 1960, mon mari, mes enfants et moi habitions en dehors de Washington et mon amie qui travaillait aux Nations Unies a réussi a trouver où Monroe habitait; elle lui a téléphoné pour lui dire que j'étais aux Etats Unis et lui a donné notre numéro de téléphone. Il m'a téléphoné et est venu nous voir. Il nous a raconte' qu'il avait du rester en France où  deux vieilles femmes l'ont caché jusqu'à la fin de la guerre. Entretemps, ses parents avaient été informés que leur fils avait dû parachuter quelque part en Europe occupée et ils ont déclare que puisqu'il n'y avait aucune nouvelle de lui, ils l'ont présumé mort. J'ai fait la connaissance du père de Monroe en 1960 et il m'a dit combien il était reconnaissant à la famille Vos d'avoir sauvé leur fils.

Montignies fut enfin libéré le 4 septembre 1944 quand les premiers tanks américains sont arrives au village.

Tout le monde était tellement heureux de voir nos libérateurs. Nous étions vivants grâce au courage de la famille Vos et de nos amis du village. Le bourgmestre de Montignies, M. Degauquier, nous a rejoints sur la route pleine de tanks américains et il a dit à ma mère qu'il ne m'avait jamais vue aussi heureuse. Pour cause. Nous sommes restés amis avec la famille Vos et nos amis du village.

Louisa Vos est venue à Londres pour assister à mon mariage en 1953 et. après son décès, Maurice Vos est venu plusieurs fois passer des vacances chez nous.

Les années ont passe et je pense très souvent à mes amis de Montignies. Les paroles me manquent pour dire ce que j'éprouve pour la famille Vos et l'affection que je ressens toujours pour Maurice et Louisa. Mes parents et mon frère n'ont jamais oublié ce que ces gens ont fait pour nous.

Quoi dire de plus?...